Tourisme : la France n’est pas vraiment championne du monde, et ce n’est pas un drame – Les Echos

Alors que la France s’inquiète des conséquences la chute de la fréquentation touristique liée aux Gilets jaunes, il devient urgent de sortir de l’autosatisfaction en matière de tourisme. Non, nous ne sommes pas n°1 et, du reste, l’essentiel n’est vraiment pas là !


Les professionnels le savent depuis longtemps, la question des statistiques du tourisme a tout d’un éléphant assis au milieu d’un salon : chacun sent bien qu’il y a un énorme problème mais, comme personne ne sait trop par quel bout le prendre, tout le monde fait mine de l’ignorer, vaque à ses occupations avant de l’oublier.

L’énorme problème ? Les statistiques sur lesquelles se fondent les classements et autres progressions annuelles du tourisme sont en grande partie fantaisistes au point que certains organismes les donnent avant…la fin de l’année ! Tous les professionnels le savent mais tout aussi nombreux sont les Français qui ignorent comment elles sont établies.


Compter les touristes : un vrai casse-tête

Sur le papier, les choses semblent simples : il suffit de recenser et d’additionner les touristes, c’est-à-dire des individus ayant passé au moins une nuit sur un territoire dont ils ne sont pas résidants.  Mais une fois cette définition de l’OMS posée, tout se complique très vite. En effet comment comptabiliser les touristes ?  Première solution : par le biais de l’hébergement. Les hôtels, locations de vacances, campings et autres modes de résidence temporaires, qui versent en effet une taxe de séjour, tiennent une comptabilité de leurs clients. Il suffit alors de diviser le nombre de nuitées totales par la durée moyenne de séjour calculée par l’INSEE et le tour est joué. Vraiment ? Non pas vraiment. Car les hôteliers ne font pas de différences selon la nationalité de leurs clients dans leurs déclarations. Sans compter – c’est le cas de le dire – que les touristes qui font le choix d’un hébergement non marchand ne peuvent être dénombrer. Bref, impossible de s’appuyer exclusivement sur l’hébergement marchand pour avoir une idée exacte du nombre de touristes étrangers, pas plus que pour savoir d’où ils viennent.

Faux et vrais touristes

Une autre technique, qui n’est pas exclusive de la première, consiste à comptabiliser les flux transitant par les gares, les aéroports et les péages autoroute. Mais, là encore, la méthode débouche sur un résultat une fois encore approximatif. Pour une raison simple : une partie des …90 millions de touristes que la France accueille sur son territoire chaque année, ne font en réalité que passer pour rejoindre d’autres pays. C’est même une spécialité française de les regarder passer dans la mesure où notre pays est une plaque tournante permettant aux pays du Nord et de l’Est de rejoindre les cieux plus cléments de la péninsule. Ces touristes de passage sont par exemple des Allemands ou des Hollandais : ils ne marquent des arrêts que sur des aires d’autoroute et ils ne dépensent que 300 euros en moyenne sur le territoire français. Ce sont également ces touristes extra-européens qui font un séjour de deux jours dans des parcs à thèmes avant de mettre le cap sur un autre pays. D’après des estimations réalisées par l’Insee près de 20% des touristes ne feraient que traverser la France. Et, selon la Direction générale des entreprises, seule la moitié des touristes y passerait au moins trois nuits.

Une évaluation des recettes plus juste

Du côté des recettes touristiques, la comptabilisation pose également problèmes. D’après la Direction générale des entreprises, la France serait derrière les USA, l’Espagne, la Thaïlande et la Chine. Encore faut-il savoir que Bercy ne s’appuie que sur trois secteurs pour évaluer les recettes : le transport, l’alimentation et l’hébergement. Un chiffre forcément sous-évalué. Ainsi, la Banque de France a revu les recettes touristiques de la France à la hausse par rapport aux chiffres de la Direction Générale des Entreprises de Bercy grâce à une comptabilisation plus fine.  Tandis que Bercy parlait de 38,4 milliards d’euros de recettes liées au tourisme international en 2016, la Banque de France, elle, estimait de que la réalité était plus proche des 49 milliards. Pour l’année 2017, les estimations se portent, toujours selon la Banque de France, à 54 milliards d’euros. La méthode de la Banque de France s’appuie sur les débits effectués par cartes de crédit et à travers un partenariat avec un opérateur de téléphonie mobile. Cette méthode n’est pas parfaite car des touristes paient en liquide mais elle offre des perspectives intéressantes pour savoir plus précisément où nous en sommes.

La France n’est pas n°1 et ce n’est pas un drame 

Aujourd’hui, il y a donc de fortes chances que l’évaluation des recettes soit plus fiable que celle du nombre de touristes. Et cela bouleverse singulièrement la vision de l’économie du tourisme. Jusqu’à présent, le nombre de touristes permettait à la France de se prévaloir d’occuper la première place. Champion du monde donc. Sauf que les recettes par touristes, elles, nous font descendre à la 5ème place ! Au point que certains se demandent s’il ne faudrait pas faire dépenser plus les touristes ou ne sélectionner que ceux qui pourraient dépenser plus… Cette idée risquerait d’abaisser encore le nombre de touristes et donc …de recettes ! En partant des recettes et en admettant qu’un touriste dépense en France ce qu’il dépense en Espagne – ce qui n’aurait rien d’absurde – la France n’accueillerait en réalité que 45 à 50 millions de touristes. Bref, nous ne serions sans doute pas n°1 des destinations mondiales.

Une catastrophe ? Pas vraiment. On peut comprendre que la France ne renonce pas facilement à son titre de championne du monde. Mais admettre que nous ne sommes ni les premiers, ni forcément les meilleurs, c’est nous donner les moyens de sortir de l’autosatisfaction, de revoir notre système d’accueil, d’être plus organisé pour les visites des sites les plus fréquentés comme la Tour Eiffel ou Versailles et enfin de nous concentrer sur ce qui est le plus important : que dépensent vraiment les touristes étrangers et comment rendre le secteur encore plus compétitif. Un bien pour un mal, en somme.

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